Ce matin, vers 6h15, j'attendais la deuxième navette Terre-de-Haut -> Trois-Rivières pour aller travailler. Étant passionné de bateaux en général mais surtout ceux sans moteur (je viens d'acquérir un voilier de 6,5m), j'ai l'habitude de regarder quel est le "menu du jour" dans la rade de Terre-de-Haut. Soudain je vois, accosté au ponton flottant jouxtant le Café de la Marine (ponton des annexes) un bateau plutôt inhabituel : un bateau à avirons transocéanique. Je vais sur ce ponton pour le voir de plus près, n'en ayant jamais vu de près, me disant qu'il doit probablement faire une petite croisière dans les Caraïbes après une transatlantique.
Debout à côté du bateau que je croyais vide, je vois le panneau étanche s'ouvrir. Je fais immédiatement quelques pas vers le bout du ponton, pour ne pas déranger la personne qui en sort et respecter son intimité. Quand j'entends dans mon dos : «Hello, can you help me ? Do you speak english ? ».
La voix vient d'un américain de Boston âgé de 60 ans, qui m'explique tout bonnement qu'il vient de traverser l'Atlantique et qu'après 100 jours d'efforts à ramer seul sur son canot océanique de 6,5m, il est arrivé ici dans la nuit, le vent l'ayant poussé vers le sud, le faisant atterrir aux Saintes plutôt qu'à Antigua. Une de ses premières question étant de savoir où il avait atterri, n'ayant pas de carte précise d'ici mais une carte océanique peu détaillée qui ne mentionne pas les Saintes et des cartes d'Antigua.
Vous avez sûrement entendu parler de l'Atlantic Rowing Race 2009, cette course ralliant les Canaries à Antigua, dans laquelle 2 canots français sont engagés. À 60 ans il en est bien sûr le doyen et sa performance mérite d'être saluée.
Sur son petit canot de 6,5m Halcyon, à la force des bras et des jambes, Leo Rosette a parcouru 4950km en exactement 100 jours.
Sa seule énergie : des repas déshydratés et 150L d'eau en bouteilles (servant de ballast) renouvelables avec un déssalinisateur.
Mais il avait prévu 80 jours de navigation au pire. Son stock de nourriture était donc prévu pour 90 jours, il a dû se rationner à la fin. Sur cette course, il a aussi puisé beaucoup d'énergie stockée naturellement dans les graisses (tout le monde en a une certaine quantité sans surpoids). Il a maigri de 16kg (heureusement qu'il a une ceinture à son pantalon, car il a perdu plusieurs tailles).
Dans les moments d'épuisement, il aurait bien aimé avoir un tissu à hisser sur un aviron fixé verticalement en guise de voile. Mais le règlement est strict : même les drapeaux sont de taille très limitée.
C'était dur, confesse-t-il, il faut un moral d'acier pour tenir. Si je vous dis que c'est un marshal retraité (officier de police judiciaire fédéral), qui m'a montré son insigne, pas le genre d'homme à se laisser abattre, ça vous donne une petite idée.
Il a parcouru jusqu'à 62 milles en 24h (115km), mais ça lui est aussi arrivé de reculer. De quoi saper le moral.
Il a essuyé une tempête qui l'a obligé à rester enfermé 6 jours et demi dans sa minuscule cabine tant les éléments se déchainaient autour de lui.
Il a chaviré 2 fois. Le bateau étant conçu comme un culbuto, il se redresse tout seul, mais il s'est cogné violemment à la tête avec un chavirage. Une fois aussi il s'est couché sur le côté et le bateau est resté dans cette position.
Souvent les vagues étaient des murs d'eau, parfois plus grands que le bateau.
Il a aussi pu goûter au plaisir d'un calme parfait.
Parmi son électronique bien fournie, il a un transpondeur AIS (système d'identification automatique des navires anti collision). Lorsqu'il croisait des cargos, les officiers voyaient apparaître sur leur écran "bateau à avirons", longueur 6,5m. En plein océan, on se dit que l'appareil déconne. Héberlués, ils lancaient un appel radio, demandant de confirmer, signalant que le canot était invisible au radar ou en visuel et lui demandaient s'il avait besoin d'assistance.
Il est passé par le canal de Marie-Galante et a signalé sa position dans un message "Pan-Pan" (demande d'aide d'urgence, ici remorquage) pour atterrir dans un port. Il a continué vers les Saintes puis un pêcheur saintois (responsable local de la SNSM) l'a remorqué à Terre-de-Haut.
Cet homme avait visiblement totalement perdu sa lucidité en arrivant. Quelques faits pour le prouver (d'après l'entretien avec lui puis avec le pêcheur qui l'a remorqué) :
Il est parti vers 11h avec un catamaran anglais se rendant à Antigua, qui l'a pris en remorque. Il est donc quasiment passé inaperçu.